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Records are better than people

En 2016, Florian alias Buddy Satan publiait sur son blog une tribune que j'avais écrite autour du disque de mon choix, le split LP de MK Ultra et Seein' Red. L'occasion pour moi de revenir sur les distro et comment elles créaient les interactions sociales pendant les concerts.
Graphic : Noisybear ; Photo : Claude Dufour.

Article initialement écrit pour le blog Records are better than People.

Chaque année, je vois la publication sur Facebook de Flo proposant à ses amis et autres contacts d'écrire quelques lignes sur un disque. Chaque année, j'hésite longuement, puis je ne propose rien. Faut dire que le choix le plus dur n'était pas de trouver les mots mais le disque. J'ai donc choisi un split 33 tours (ou 12 pouces, comme tu le préfères) qui regroupe les compositions de MK ULTRA (ou MK-ULTRA ou MK-Ultra ou Mk Ultra) et de SEEIN’ RED (parfois écrit C-IN RED).

Le premier est un groupe provenant de Chicago dont le batteur est aussi celui de CHARLES BRONSON. Le second est hollandais, né de la séparation du groupe LÄRM. Les deux font du punk powerviolence flirtant de manière assez peu subtile avec thrash. Et c'est bon ! Sorti en 98 chez Coalition Records, le disque propose pas moins de 30 titres sur un peu plus que 31 minutes. Ça va vite et c'est intense ! Le son est crade, bourdonnant agréablement à nos oreilles des rythmiques punks, des chants criés et des riffs impeccables. L'effet est immédiat chez moi, je tape du pied, je secoue la tête, je frappe le stylo contre la table au rythme effréné des morceaux. J'aurais pu parler d'un disque complètement inconnu ou d'un classique en répétant à qui veut l'entendre qu'il s'agit d'un bon disque, le justifiant par des termes techniques qui me dépassent et par un ressenti qui ne parlerait qu'aux gens qui connaissent mes goûts musicaux. Ce qui m'intéressait dans ce choix est surtout ce qu'il représente à mes yeux : l'amour de la musique.

"Les disques sont meilleurs que les gens."

Tel est le nom que Flo a choisi pour son blog et je ne pense pas qu'on puisse en trouver de meilleur (je te jalouse, mec). La raison pour laquelle j'ai acheté le split entre MK ULTRA et SEEIN’ RED résume assez bien cette phrase tout en démontrant que les disques ont toujours été importants dans ma vie ainsi que mon amour inconditionnel pour la musique et cette envie irrémédiable de le partager. Attention, je vais te parler vite fait de ma vie.

C'était lors d'un concert, il y avait une petite distro que l'un des groupes qui jouait ce jour-là avait emmenée avec lui. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, une distro est une sorte de boutique nomade et DIY. Souvent montée autour d'un label, ses créateurs commençaient à remplir leur distro grâce au troc. Ainsi, ils échangeaient leurs disques avec ceux d'autres, et ainsi de suite jusqu'à avoir un choix divers et varié. Du coup, cela permettait aussi à l'époque "d’avant l'Internet" de pouvoir distribuer le catalogue de son label - mais aussi son fanzine - dans le pays entier, voire le monde entier, de manière peu onéreuse, intelligente et sociale. Puis tout le monde s'y retrouvait, autant les propriétaires de distro que les acheteurs qui pouvaient y choper les disques des groupes qu'ils aimaient tant sans avoir à débourser 10€ à 20€ de frais de port et en étant certains de ne pas retrouver le disque en miettes dans leur boîte aux lettres.

Bref.

Je suis donc à ce concert et, entre deux groupes, la pinte à la main, j'explore le bac de la-dite distro. Je soulève le-dit disque quand, tout à coup, j'entends une voix pleine d'entrain me dire : "Ce disque est fabuleux, prends-le !". La personne en question est autant un mec que j'estime personnellement qu'un musicien qui m'a fait vibrer plus d'une fois en concert ou sur disque. Il argumente alors, m'expliquant comment ce disque l'a touché et détaillant certainement avec des mots techniques. Tout ce que je relève de cette argumentation sont ses yeux qui brillent - ce qui peut être aussi la résultante de l'alcool - et l'enthousiasme dans la voix. C'est l'effet qu'a un bon disque sur nous. Je n'ai jamais vu quelqu'un me parler d'une autre personne de telle manière. Si, peut-être lorsqu'on parle de son ou sa amoureux/se. Et encore, la peur de provoquer de la jalousie ou de paraître lourd fait que la retenue est de mise. En tout cas, c'est dingue qu'un simple objet et que des ondes sonores puissent nous mettre dans des états pareils. Des scientifiques nous l'expliqueraient certainement. Quoi qu'il en soit, je trouve cela fascinant. La remarque est également valable pour un bon film, une bonne BD, un bon livre ou que sais-je encore. On en parle avec enthousiasme. Très rapidement, une oeuvre qui nous touche devient notre nouveau chouchou qu'on recommande à qui veut l'entendre. Mais, je dois avouer qu'il y a un partage et une envie de communiquer cette passion que la musique arrive à faire que d'autres non pas.

Moi, fan de comics - jusqu'au point d'en étudier l'histoire et d'analyser les œuvres - je suis comme un dingue dans les allées des conventions face aux stands de BD qui s'étalent devant moi. Tout comme devant une distro, je scrute les comics en prenant mon temps. J'en soulève un en me disant qu'il irait parfaitement dans ma collection. J'en prends un autre en me demandant si c'est bien. Et pourtant, à ces moments, je n'arrive pas à retrouver la magie que les distros avaient à l’époque. Devant ces stands de comics, et malgré des vendeurs souvent bien sympathiques, il y a tout de même un aspect impersonnel comme on le ressent lorsqu'on pioche un disque à la FNAC. Il n'y a personne pour venir me taper l'épaule en me conseillant d'y jeter une oreille ou qui t'invite vivement à acheter un disque. Il ne s'ensuivra pas une discussion sur un mouvement musical et comment tel groupe a pu influencer tel autre. Il ne se construira pas au fil de la discussion des ponts entre les différents groupes cités et qu'à un moment, l'un des protagonistes conseille à l'autre un disque qui plaira forcément à ce dernier. En tout cas, la symbiose éphémère ne sera pas identique et elle n'a jamais su me procurer ce sentiment d'accomplissement, un achèvement dans ma vie de geek de la musique.

Les distros étaient un peu la matérialisation de cette passion démesurée. Je me rappelle encore des concerts pendant lesquelles s'invitaient de nombreuses distros. Elles étendaient leur stand et transformaient les lieux en véritable cour des miracles. Nous perdions du temps à les contempler, à repérer où étaient les disques intéressants ou intrigants, à discuter autour de musique ou de tout autre chose, à échanger avec les ami·e·s ou des inconnu·e·s à propos d'un disque ou d'un label, le tout dans une ambiance bon enfant. Malheureusement, et peut-être que le phénomène n'est que parisien, mais j'ai l'impression que cela a tendance à disparaître. Durant les concerts, les groupes ne viennent qu'avec leur merchandising - quelques disques, des stickers et beaucoup de t-shirts. Parfois, on voit une petite distro par-ci par-là mais où les gens ne s'y entassent pas préférant emmagasiner des bières que d'échanger à propos de musique. Je ne ferai pas mon vieux con en prétendant que c'était mieux avant et que l'Internet a tout bousillé - c'est vrai que les groupes peuvent diffuser plus facilement la musique via le net - mais, dire qu'il a cassé les relations humaines reviendrait à mentir. Sur la toile, les gens peuvent parler musique et échanger librement. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai monté un blog. J'écris, influencé par la nostalgie de ce que je considère comme une sorte d'époque dorée de ma vie de fan de musique. Et, surtout, lorsque je regarde certains de mes vinyles, je repense à tout ça, à cette époque, aux personnes que j'ai pu croiser. Lorsque j'écoute le split entre MK ULTRA et SEEIN’ RED, je revois parfaitement la scène dans ce concert me rappelant d'un bon moment de ma vie. Sans regretter que cela n'arrive plus, je suis content d'avoir vécu ces moments-là. Ils m'ont construit, m'ont aidé à m'ouvrir au monde qui m'entoure, m'ont fait surmonter mon handicap social, tout cela par le biais de la musique, grâce aux disques touchés, vus, échangés et achetés.

Alors oui, je confirme : les disques sont bien meilleurs que les gens.

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